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« L’affaire Vargas », de Fernando Pessoa
mercredi 17 octobre

Il s’agit d’un roman-détective, c’est-à-dire que seule compte la trame policière, le reste n’est pas important et donc pas raconté. L’intrigue se focalise sur le mystère et sa résolution. Monsieur Vargas est retrouvé mort dans une rue du quartier lisboète de Benfica. Il avait dîné chez un ami, devait en retrouver un autre en pleine nuit, mais s’il a bien quitté le domicile du premier, il n’est jamais parvenu jusqu’au deuxième.

Les enquêteurs sont convaincus qu’il s’agit d’un suicide, mais le doute subsiste. Arrive donc à un moment de l’histoire l’Auguste Dupin de Pessoa, qui était un admirateur d’Edgar Allan Poe, en la personne d’Abilio Quaresma. C’est le déchiffreur des nouvelles policières de Fernando Pessoa, qui apparaît pour la première fois dans celle-ci, selon la préface que l’auteur avait rédigée pour présenter son recueil. Quaresma le déchiffreur procède uniquement intellectuellement. Il pose à plat tous les faits, et les recoupe de façon à faire éclater la vérité.
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Le jour où j’ai rencontré Fernando Pessoa
Par Parcídio Gonçalves
lundi 15 octobre 2012
par AFAFP

Tant d’auteurs portugais traduits en français, chez un même éditeur, était un phénomène assez rare pour attirer l’attention d’un « luso-descendant », comme on dit quand on parle moderne. En clair, cela signifie que mes parents portugais avaient fui la misère et la dictature d’un pays qui les maltraitait et les affamait pour s’installer dans un pays qui, somme toute, ne les a pas tant maltraités que cela et où mon père, plutôt indocile, a pu s’exprimer, travailler - se syndiquer -, où l’un des premiers gestes de femme libre de ma mère a été de couper ses cheveux qu’elle portait, comme il se doit, nattés en un imposant chignon, et où ils purent ensemble élever leur famille, dont j’étais l’un des rejetons. Rejeton, de surcroît étudiant - c’est dire à quel point l’arrachement douloureux à ma chère, bucolique et salazariste patrie m’avait permis d’échapper à un fado tout tracé -, qui, en 1987, était très surpris de contempler sur une table du Salon du livre de Paris plusieurs piles de livres d’écrivains portugais.

Ce fut ma première rencontre avec les Éditions de la Différence. J’ai demandé ce jour-là un catalogue à un personnage dont la stature, pour ne pas dire la carrure, m’avait convaincu qu’il était en personne responsable de ce surprenant spectacle, dont je ne savais trop quoi penser, étant donné ma réserve, voire ma défiance, envers tout ce qui venait du Portugal. Le catalogue avait un format bizarre, étroit et fort long, et sur son dos figurait une citation, en portugais s’il vous plaît : « O mais do que isto / É Jesus Cristo, / Que não percebia nada de finanças / Nem consta que tivesse biblioteca... » Fernando Pessoa.

Voilà bien des originaux, me dis-je in petto, et culottés avec ça. Coller des vers portugais, non traduits, sur un catalogue ! Mes sentiments, à cet instant, étaient partagés : curiosité de découvrir en français des textes que j’avais lus en portugais, fierté de voir que le pays dont j’étais issu et dont, que je le veuille ou non, j’avais hérité l’idiosyncrasie (en partie du moins), était mis à l’honneur par un éditeur parisien, agacement que ce coin de terre se rappelle, à cet endroit et de cette façon, à mon souvenir, sans que je l’aie décidé, me mettant sous le nez ce qu’il avait sans doute de meilleur - sa littérature, qui surgissait néanmoins d’une époque sombre que je connaissais par le récit de mes parents (émaillé d’anecdotes pittoresques telle la convocation de mon père, à l’âge de 16 ans, devant la célèbre PIDE, sur dénonciation).

Fernando Pessoa. J’avais déjà vu son nom, j’avais même feuilleté ses livres à la bibliothèque de la Fondation Calouste Gulbenkian, en portugais, je l’avais vu en photo, mais je ne savais pas grand-chose de lui. Il figurait naturellement dans le catalogue de La Différence, alors qu’il sortait à peine des limbes où il avait séjourné depuis sa mort.

Nous avons fait plus ample connaissance, un an plus tard, toujours sous les auspices des Éditions de la Différence, où, mes études censées me préparer aux métiers de l’édition terminées, je fus embauché (il faut dire que je n’étais pas peu fier de rejoindre ces gens qui publiaient, souvenez-vous, des auteurs portugais dans un pays où le mot même de « portugais » éveillait à tous coups une condescendance bienveillante, chacun pensant à sa concierge si serviable, et dont le catalogue, vieux d’à peine plus de dix ans, ne comportait aucune faute de goût). C’était en 1988 et La Différence avait entrepris la publication des œuvres complètes de Fernando Pessoa, celles publiées de son vivant d’abord, qui devaient être suivies de ses œuvres posthumes, très nombreuses.

Je me suis tout de suite beaucoup méfié de cet individu - je dis « individu », mais je devrais dire « multitude ».

Il avait écrit des centaines de pages sur les sujets les plus invraisemblables, se disait initié par je ne sais quel grand maître de je ne sais quel ordre initiatique, avait composé de nombreux recueils de poésies qu’il attribuait à des « hétéronymes » - personnes (pessoas) dotées d’une biographie, voire d’un thème astral, d’un style, d’une idéologie... -, tels Alberto Caeiro ou Álvaro de Campos, mais des hétéronymes, il en avait crée des dizaines, n’avait certainement jamais couché avec une femme ni avec un homme, avait passé sa vie à écrire, écrire, écrire et avait laissé des milliers de textes inédits au fond d’une malle, avait été élevé en Afrique du Sud, après que sa mère eût épousé en secondes noces un consul du Portugal dans ce pays, avait poursuivi là-bas sa scolarité en anglais, langue dans laquelle il avait d’abord écrit, avait passé des années à rédiger un livre laissé à l’état fragmentaire, son chef-d’œuvre, paraît-il, assez rasoir, il faut le dire, Le Livre de l’inquiétude, Livre fameux, dont personne ne sait s’il ressemble un tant soit peu, dans ses éditions successives, à celui que Pessoa avait en tête, avait écrit l’Ode triomphale et l’Ode maritime, parmi de nombreux autres grands poèmes, avait gagné sa vie en traduisant, jusqu’à sa mort, des lettres commerciales, avait inventé le sensationnisme, l’intersectionnisme, le paülisme, s’était passionné pour l’occultisme, l’astrologie, la théosophie, la cabale, la sténographie, avait déposé un brevet pour un chariot de machine à écrire et pour un « annuaire ou indicateur synthétique par noms ou toute autre classification consultable dans n’importe quelle langue », avait été admiré de son vivant par bon nombre d’intellectuels de son pays, loin d’être un illustre inconnu, avait une curiosité illimitée, une érudition infinie, ne manquait pas d’humour, avait écrit des lettres presque d’amour à Ophélia, qu’il n’avait pas épousée, avait été royaliste, en la personne de Ricardo Reis, païen, sous la défroque d’Alberto Caeiro, ingénieur éduqué en Angleterre et homosexuel (sans qu’aucun rapport entre ces deux éléments biographiques ne soit établi) sous le nom d’Álvaro de Campos, comptable sous celui du « semi-hétéronyme » Bernardo Soares, auteur du Livre de l’inquiétude (Livro do desassossego), avait été maintes fois photographié, déambulant dans la Baixa de Lisbonne, n’avait jamais quitté cette ville après son retour définitif de Durban, avait beaucoup bu (une photographie célèbre le montre accoudé au comptoir d’un bistrot, verre à la main), avait été victime dans le monde entier de traducteurs géniaux (pourquoi avoir traduit en français desassossego par intranquillité plutôt que par inquiétude, trop proche de l’original sans doute - ou l’affront eût-il été de traduire desassossego par inquiétude, va savoir ?), avait voulu « tout sentir, de toutes les manières », avait écrit « Tudo vale a pena, se a alma não é pequena » (« Tout vaut la peine, si l’âme n’est pas petite »).

Bref, il était génial et fou, moi, timide et impressionné. Puis je me suis mis à le fréquenter, j’ai appris à ne plus avoir peur. À le lire, et à lire de lui ce qui me plaisait. Et même à le traduire, qu’il me pardonne. De sa fréquentation j’ai appris qu’« il faut douter du scepticisme lui-même, se méfier du doute lui-même », que « le monde est le grand paradoxe, et la grande réalité incompréhensible ». J’ai appris qu’il ne pouvait être que Portugais et combien moi-même, parfois à mon insu, je l’étais, bien que n’ayant jamais vécu au Portugal - ce qui n’est pas une mince affaire.

Le temps a passé. Fernando Pessoa est devenu une star (son effigie à Lisbonne est partout présente, tout support autre que le livre étant un bon filon commercial), un auteur universellement connu, reconnu - sinon lu. Autant dire qu’il jouit d’une gloire dont il n’avait jamais douté, de son vivant, qu’elle devait lui revenir. Mais le mystère Pessoa demeure, la meilleure façon de commencer à l’explorer étant de le lire, le propre du mystère étant non qu’il ne puisse être « compris » ou « expliqué », mais qu’on ne peut jamais « l’épuiser ».

Sourions, pour terminer, parce que la chose lui aurait plu, à lui ou à l’un de ses innombrables avatars : une amie m’expliquait l’autre jour qu’à chaque fois qu’elle déposait une citation de Pessoa sur Facebook, elle remportait un succès immédiat, suscitant de nombreux commentaires, ce qui l’amusait beaucoup. De quelle meilleure consécration (punition ?) un écrivain peut-il donc rêver ?

Les ouvrages de Fernando Pessoa, aux éditions La Différence

Par Parcídio Gonçalves, le jeudi 11 octobre 2012

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