Le Roi Caché
Encoberto, quand reviendras-tu ?
Semble soupirer l’âme Portugaise,
L’espoir messianique de la venue
du Roi Caché.
Que s’ouvre le Royaume
du Saint-Esprit,
Que se révèle le Saint-Graal,
Que s’accomplisse l’Âge d’Or
de Saturne !
Le Désiré, messie à venir et espéré,
Symbole de l’Eternelle Alliance,
Célèbrera l’Eucharistie Nouvelle.
Dans la nouvelle Rome
Reparaîtras-tu, ô Dom Sébastien,
A Lisbonne, ville aux sept collines ?
Par un matin de brouillard,
Remonteras-tu l’estuaire du Tage
Sur lequel vogue le souvenir des caravelles ?
Monté sur ton cheval blanc,
Restaureras-tu le Destin du Portugal
Pour établir le Cinquième Empire ?
L’Empire de l’Esprit Universel,
Charnel et spirituel,
Consubstantiellement temporel, éternel.
Union du Ciel et de la Terre,
Passage du chaos au cosmos,
Age de la Fraternité Universelle,
Que le cordonnier de Trancoso, Bandarra,
Restaurateur du Portugal,
Artisan d’un monde nouveau, prophétisa.
Et toi, missionnaire jésuite, Antonio Vieira,
Des Indiens l’ambassadeur,
Hérault de l’imminence du Règne de Dieu sur terre,
Prosateur accompli de la langue portugaise,
Tu racontes le futur du monde,
Le Cinquième Empire.
Et toi, Prince des poètes, Luis de Camões,
Tu offris ton œuvre épique au roi
Dom Sébastien,
Lui contant la saga des Grandes Découvertes.
Dans les stances de ton épopée maritime,
En un Fado des mers, tu immortalisas
Les héros de la gloire portugaise.
Navigateurs qu’appelle l’Ailleurs des Océans ;
Vasco de Gama, Francisco de Almeida,
Alphonse d’Albuquerque, João de Castro...
Vos vaisseaux, arborant sur leurs voiles gonflées,
La croix blanche et pourpre
Des chevaliers du Christ,
Guettaient les terres inconnues,
Sillonnant les mers immenses
En quête du Royaume du Prêtre-Jean.
Et toi, poète pluriel, Fernando Pessoa,
Porteur des rêves du monde,
Que suit le cortège de tes hétéronymes,
Qui, mieux que toi, sut chanter l’âme lusitaine,
Paladin de la Saudade mercurielle,
Des rêves portugais engloutis !
Chantre du Sébastiannisme,
Sulfure de l’âme portugaise,
Tu es le poète que l’Europe attendait.
Alcacere-Quibir, où disparut le jeune Roi,
Bataille annonciatrice
Du déclin de la splendeur portugaise.
Emporté dans les Îles Fortunées,
Terres de nulle part, le Roi repose,
Préparant l’instant de son retour.
Résurrection du Roi Désiré,
Médiateur entre les trois mondes,
Pierre philosophale qui conduit au
Grand Œuvre.
Après le Père, après le Fils,
Viendra l’Ere du Saint-Esprit,
De l’Evangile Eternel.
Quinto Imperio, Rose au centre de la Croix,
Feu secret, esprit universel,
Régénérateur du monde ! Fin de Babel.
O Saint-Roi du Monde !
Portugal ! Visage de l’Europe !
Zone crépusculaire de l’Extrême-Occident,
Regard fixé sur l’Atlantide, tu salues l’Infini.
Et vous poètes inspirés du Futur...
Cesario Verde, Guerra Junqueiro,
Mario de sa-Carneiro, Texeira de Pascoaes...
Et vous autres les poètes d’un Age d’Or prochain...
Agostinho da Silva, Alfonso Botelho,
Antonio Quadros, Vasco de Gama Rodrigues...
Et vous poètes du mystère de la Présence messianique...
Antonio Telmo, Lima de Freitas,
Pedro Texeira da Mota, Dalila Pereira da Costa...
Et vous générations à venir...
Troubadours du Saint-Esprit
Du Futur Portugais...
Dressez-vous : il est bientôt l’heure !
Du plus profond de l’Occident d’Europe,
De pauvres gens un jeune enfant naîtra,
Qui par sa langue séduira grande troupe,
Son bruit au règne d’Orient plus croîtra.
Nostradamus (Centurie III, 35)
Sois pluriel comme l’univers.
Fernando Pessoa
