| La
Grande Ame Portugaise |
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LAvril au Portugal
sest passé pour Mr Kayserling en 1930. Pendant une quinzaine
de jours il effectua quelques conférences et visites qui suscitèrent
déjà quelques polémiques, accentuées en 1932 lorsque fut publié
dans la revue Descobrimento son article sur le Portugal. Mais
comme les critiques furent probablement incisives et fondées,
Kayserling coupa les vingt dernières lignes lorsquil linséra
dans la 2e édition de son livre Analyse spectrale de lEurope.
Par exemple, celles dans lesquelles il disait : « Ils ont
vécu, jusquà maintenant, comme aucun des peuples que je
connais, des illusions et des images
du désir. Ils sidentifient, comme peuple, avec les grandes
individualités de lhistoire du Portugal, qui, naturellement,
déjà de leur vivant étaient des exceptions, aucun Portugais
daujourdhui nayant le droit de se comparer
à eux. Ils ne veulent pas se convaincre que le fait davoir
de grandes possessions coloniales est le résultat dun
simple hasard : si lAngleterre navait pas intérêt
à leur conservation, elles nexisteraient déjà plus, et
aucun Portugais moderne ne pourrait créer un empire colonial.
Et seulement ceux qui peuvent acquérir, personnellement, une
possession, ont sur elle un droit intérieur. On souhaiterait
que les Portugais se convainquent, une fois pour toutes, quils
sont fondamentalement et non par hasard, un peuple petit. »
Or
Fernando Pessoa a certainement écouté Kayserling lors de sa
conférence, proférée un jour après son arrivée au Portugal,
sur "lAme dune nation" et peut-être lors
de deux autres données à Lisbonne. Intuitif, et parfois même
clairvoyant, Fernando Pessoa neut pas de difficulté à
discerner les incapacités de compréhension de Kayserling sur
lAme portugaise et trois jours après la conférence, Pessoa
écrivit sa fameuse lettre au comte de Kayserling, directement
en Français, qui restera inédite durant 53 ans
| L'idée de 5ème empire continuait, comme
cela avait été prophétisé
par le cordonnier Bandarra, le prêtre Antonio Vieira
et Fernando Pessoa. |
(sans doute parce que signée O.S. - Ordre
Sebastianiste ou Ordre Secret), avant que je ne la publie en
1988 dans louvrage La Grande Ame Portugaise. Fernando
Pessoa (né en 1888) avait déjà, à lépoque des années trente,
une maturité raisonnable dans ses études sur lAme portugaise,
sur lésotérisme et dans son cheminement initiatique, bien
que problématisé par son adaptation à lambiance de Lisbonne.
Depuis déjà fort longtemps, il a commencé à écrire son chef-duvre
Message, dans lequel lantithèse de ce que Kayserling pensait
se révélait : Le culte des grandes individualités de lhistoire
portugaise, capables, par linvocation, dinspirer
et de bénir les vivants daujourdhui, et laffirmation
que lidée de lEmpire continuait, toujours vivant,
mais de nature spirituelle, comme cela avait été prophétisé
par le cordonnier Bandarra, le prêtre Antonio Vieira et Fernando
Pessoa lui-même.
Il
na pas été nécessaire à Pessoa dattendre
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Château templier d'Almourol
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deux ans pour lire larticle de Kayserling dans la revue
"Descobrimento" (à laquelle il a lui-même collaboré)
et découvrir quelques-unes des limitations du bismarckien Kayserling.
Laissons celui-ci se confesser : « Dès le premier moment
de mes relations intimes avec des Portugais je me sentis perturbé
par une profusion démotions jusquà présent encore
inconnues de moi. Peu après je fus surpris par un dernier "disparate"
(dans le sens espagnol du mot) qui fait typiquement, de toute
la situation portugaise, une équation sans solution. Selon mon
habitude, jai cherché une image concrète, parfaitement
typique, qui, dans sa particularité, donne le caractère général.
Je la découvris bien rapidement, dans la tradition suivante
: quand le terrible duc dAlba pénétra au Portugal, en
1580, avec un déploiement militaire exceptionnel, qui était
alors le plus formidable dEurope, il fit arrêter ses troupes
à lentrée dun pont. On y voyait un petit Portugais
daspect absolument insignifiant. Son chapeau à la main,
il avança vers le duc dAlba et lui donna à entendre quil
ne devait pas sarrêter à cause de lui : « Passez,
passez, je ne vous ferai pas de mal.» Dans ce geste, fait certainement
avec sérieux et sincérité, sexprimait lorgueil du
nain. Tout ce qui est spécifiquement portugais porte la marque
dune tension similaire. »
Ce
genre dexplication fictive et rapide que Kayserling aimait
utiliser pour caractériser les nombreux peuples auxquels il
a porté quelque intérêt ne pouvait pas satisfaire un des derniers
grands maîtres de la tradition portugaise.
Fernando
Pessoa considérait que lâme de la tradition portugaise
nétait pas seulement émotive mais quelle avait une
composante intellectuelle, substantielle, visible dans sa littérature
dès le Moyen-Age et par laquelle lexplication de Kayserling
sur les découvertes comme une explosion due au hasard était
contredite : « un processus de pensée attentive, dexpérience
scientifique, de planification vigilante, dans lesquelles ont
émergé, graduellement et progressivement les découvertes. »
Plus profondes dans cette âme étaient ses qualités intellectuelles
et intuitives, héritières de la tradition des mystères. Finalement,
la connaissance profonde de Fernando Pessoa sur lhistoire
animique du Portugal donnait une grande importance à la tradition
de chevalerie au Portugal.
Comme
tout le monde le sait, quand, le 18 mars 1314, à la pointe de
lîle de Seine, le Grand Maître des Templiers Jacques de
Molay (sur lequel Pessoa écrivit de nombreuses fois) finissait
cette incarnation terrestre brûlé sur le bûcher, au Portugal,
le roi Denis, avec sa femme Isabelle (fondatrice dun culte
particulier du Saint-Esprit), saccordait avec le Pape
et fondait avec les Chevaliers du Temple, à laide de leurs
biens, une nouvelle milice, lOrdre du Christ. Cest
là le second stade de lOrdre Secret du Portugal, qui aura
alors son premier mouvement dans les découvertes et conquêtes
océaniques et impérialistes, et qui selon Fernando Pessoa sapprocherait
à présent dun autre mouvement dextension universaliste,
cette fois non pas par conquête, mais par culture ou réalisation
spirituelle.
| Le retour du Roi, c'est le retour du Soi. |
Pour
contribuer à cette uvre, Fernando Pessoa a laissé (inédits)
de nombreux fragments sur la reconstitution externe de lOrdre
du Temple (ou du Christ) au Portugal, pour laquelle il a donné
les conditions dinitiation, les différentes épreuves et
les grades de passage, ainsi que les discours dinitiation.
On
peut dire que, à la fin de sa vie, en 1935, cinq ans après la
lettre adressée au comte de Kayserling, Fernando Pessoa a sublimé
la valeur du symbole sébastianiste, né avec la mort du roi Sébastien
ou sa disparition en 1580 en Afrique du Nord, cause du manque
dindépendance à légard de lEspagne. Le retour
du Roi, cest le retour du Soi et Fernando Pessoa a même
identifié le Roi avec le maître intérieur, avec le Christ, à
propos des cinq points de la Rose :
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| Roi
Sébastien = lhomme |
| Roi
Sébastien = lespérance |
| Roi
Sébastien = le symbole |
| Roi
Sébastien = le maître |
| Roi
Sébastien = le Christ |
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Il
est certain que lamour de Fernando Pessoa pour la mythologie
a peut-être grandi le rôle du Portugal dans laventure
spirituelle de lhumanité. Je pense quil était conscient
de cela et que ses dernières vues sur le 5e Empire, lavènement
futur dune culture universelle et spirituelle, étaient
fondées sur la contribution et lunion des différents peuples,
chacun, bien quayant ses traditions, recevant les mêmes
initiations et unions à partir du même centre divin, masculin-féminin
(qui inspire les différents Ordres et sages de tous les temps),
en les acceptant comme « les membres dispersés dOsiris,
le monde tel quil est donné » avec ses traditions,
comme un tout, un verbe. A ce propos, il écrivit en langue française,
un texte dans lequel il dit : « Lhomme nétait
pas destiné à être ce quil est : il nest devenu
tel que par la chute. Retrouver la parole cest retrouver
la vraie loi humaine, lAdam primitif et androgyne, fait
ainsi à limage dElohïm. Faire en soi-même le mariage
des deux principes - cest là la loi humaine retrouvée,
la vraie création de la Pierre Philosophale. »
Probablement
écrit dans les derniers mois de sa vie terrestre, il existe
un fragment (que jai publié dans le livre Rose-Croix)
dans lequel laspiration finale de Fernando Pessoa, au-delà
des groupes et des traditions, saffirme dans une voie
abrupte : « Kabbale, magie, grimoire blanc ou noir, bréviaires
de mysticisme ou ascèse, ces choses ne sont que des formules,
des formes et rien de plus. En elles il ny a pas plus
de vie que la vie quil y a en ceux qui les utilisent,
et celle-là sera celle qui est encore, alors même que les autres
navaient jamais été. La connaissance de Dieu ne dépend
ni de lhébraïque, ni des anagrammes, ni des symboles,
ni daucune langue, parlée ou figurée ; elle se fait par
lascension univocale de lâme, par la rencontre finale
de lâme avec elle-même, de Dieu en nous avec lui-même. »
Mais
on peut dire que pour Fernando Pessoa, dans les conditions collectives
dans lesquelles nous vivons, les ordres spirituels ont leur
rôle, auquel il a essayé de contribuer, écrivant plusieurs fragments
pour la résurgence, en dehors de celle qui existait déjà, dun
ordre spirituel au Portugal, en accord avec le fond hiératique
de la Grande Ame Portugaise. |
| Pedro Teixeira
da Mota |
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