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Lettre
au Comte de Kayserling
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| Lisbonne, le 20 Avril 1930. |
| Monsieur le Comte |
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| Cette
lettre est à la fois une information et un avertissement. |
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Vous êtes venu au Portugal pour comprendre - nous aurions
préféré que ce fût pour concevoir - lâme portugaise.
Vous êtes-vous muni de la préparation illogique pour le faire
? Il aurait suffi que vous vous eussiez muni du concept de
lâme comme triple. Ce concept - commun aux platonisants
et aux kabalistes, comme à dautres - peut être faux
en soi-même ; il vous aurait pourtant servi de méthode, et
vous auriez pu concevoir le Portugal en vous en servant.
Quel
Portugal croyez-vous avoir vu ? Quel Portugal croyez-vous
avoir pu voir ? Il y en a trois, et tout est là. Lâme
portugaise - quoiquil en soit de lâme humaine
en général - est triple, et vous ne pourrez la comprendre
quen les comprenant. Nous dirons mieux : vous en pourrez
comprendre deux - la première et la troisième ; la seconde,
qui est celle qui a créé, par symbole anticipé, le monde moderne,
et qui est grosse déjà du contenu inexprimé dont cette création
matérielle na été que lombre devançante, vous
échappera à ce moment. Nous vous avertissons, toutefois, quelle
ne vous échappera pas toujours. Ce nest pas encore lheure,
et lordre na pas été donné encore. On peut, cependant,
sans blesser la sensibilité de lombre, vous donner une
information superficielle et vous souligner un avertissement
à comprendre à lavenir.
Il y
a trois Portugal. Lun est né avec le pays même : cest
cette âme de terroir, émotive sans passion, claire sans logique,
énergique sans synergie, que vous trouverez au fond de chaque
Portugais, et qui est vraiment un reflet miroitant de ce ciel
bleu et vert dont linfini est plus grand vers lAtlantique.
Le troisième Portugal, que vous trouverez à la surface des
Portugais visibles, est celui qui, depuis la courte domination
espagnole, et durant tout le cours inanimé de la dynastie
de Bragance, de sa décomposition libérale, et de la République,
a formé cette partie de lesprit portugais moderne qui
est en contact avec lapparence du monde. Cette troisième
âme portugaise nest quun reflet de létranger
mal compris ; elle suit la civilisation comme un enfant suit
létranger qui passe, par une hypnose, non de lhomme,
mais seulement de sa marche.
Vous
vous êtes trouvé en face de cette troisième âme portugaise
; elle contient, à sa façon, des intelligents et des entendeurs.
Vous laurez vue ; vous ne laurez pas comprise,
car il ny a là rien à comprendre. Quant à la première
âme portugaise, si votre intuition est subtile, vous laurez
devinée ; peut-être laurez-vous même déduite du paysage
et de la lumière, plutôt que vous ne laurez apprise
dans les âmes mêmes. Dans tout cela, vous aurez bien vu, mais
vous naurez vu que le visible. Le Portugal essentiel
- la Grande Âme portugaise, dans toute sa profondeur aventureuse
et tragique - vous a été voilé. Ce nest pas le but de
cette lettre de vous le dévoiler, car « le temps nest
pas encore », mais seulement de vous avertir quétant
arrivé aveugle, vous partirez sans avoir rien vu.
Ecoutez...
Il y a une seconde âme portugaise, née (ceci nest quune
indication chronologique) avec le commencement de notre seconde
dynastie, et retirée de la surface de laction avec la
fin - la fin tragique et divine - de cette dynastie. Depuis
la bataille dAlcacer-Kibir, où notre Roi et Seigneur
DON SEBASTIAN a été atteint des apparences de la mort - nayant
été que symbole, il ne lui était pas possible de mourir -,
Iâme portugaise que vous chercherez en vain est devenue
souterraine. De par là elle est devenue vraie, car son origine
a été souterraine aussi, et elle nous est venue danciens
mystères et danciens rêves, dhistoires contées
aux Dieux possibles avant le Chaos et la Nuit, fondements
négatifs du monde.
Cette
âme portugaise, héritière, par des raisons et des irraisons
quil nest pas légitime dexpliquer encore,
de la divinité de lâme hellénique, sest fortifiée
dans lombre et dans labîme. Autrefois, elle a
découvert la terre et les mers ; elle a créé tout ce que le
monde moderne possède qui nest pas antique, car les
deux autres éléments du monde moderne (la substitution de
la culture hellénique à la demi-culture latine, uvre
de la Renaissance italienne, et lindividualisme, uvre
de la Reforme et de la Révolution anglaise) sont des éléments
obtenus par une transposition de différents éléments des anciennes
religions et civilisations : ils ne sont pas créés de toutes
pièces, comme locéanisme, luniversalisme et limpérialisme
à distance qui ont été les résultats consciemment produits
du premier mouvement divin de lâme portugaise, du second
stade de lOrdre secret qui est le fonds hiératique de
notre vie. Mais la seconde âme portugaise na créé toutes
ces choses que dans lenfance de sa force, dans ladolescence
de sa mission transcendante.
Elle
arrivera bientôt au deuxième jour de sa manifestation, et
lon verra alors que ce qui a été aventure matérielle,
conquêtes de côtes, de pierres, de sables, deviendra une aventure
formidable, surréligieuse, passée dans ce No Gods Land
qui est entre lHomme et les Premiers Dieux. Ce ne sera
pas encore lAventure Définitive, la conquête promise
du Ciel de Dieu ; cela ne commencera quà 200 ans dici,
selon lindication donnée et la volonté qui a été donnée
pour que cette indication puisse être une prophétie.
Nous
vous écrivons cette lettre à ne pas comprendre, parce que
vous la comprendrez un jour, et ailleurs. Cest tout.
Nous vous avons dit que cette lettre serait une information
et un avertissement. Nous navons pas dit quelle
serait une explication. Vous avez devant vous tout ce quil
est permis, à ce moment, de vous dire.
Si vous
jugez que cette lettre est une lettre de fou, comprenez que
cela nous est indifférent. Le contraire, du reste, nous est
également indifférent.
Nous
vous prions dagréer, Monsieur le Comte, lexpression
de notre sympathie intellectuelle. |
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| O. S. |
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| Note |
| Lettre publiée avec laimable autorisation
de Pedro Teixeira da Mota A grande alma portuguesa éditée
aux éditions Manuel Lancastre. |
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